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31 mars 2015-31 mars 2016 : Ca fait un an déjà qu’il nous a quitté

Chronique en guise d’hommage pour ce grand écrivain Salim Hatubou et les mots

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31 mars 2015-31 mars 2016 : Ca fait un an déjà qu’il nous a quitté

Mardi 31 mars 2015, alors que je venais de quitter le collège André Maurois dans l’Eure en Haute-Normandie, où j’enseignais cette année-là, j’ai eu le reflex de regarder mon téléphone. Un message s’affichant sur l’écran : « Mort de Salim Hatubou, en es-tu au courant ? ». Ce message venait d’un grand ami, un cher professeur, Foundi Ismaïla Ibouroi. Perturbé sur le coup, je ne savais vraiment pas quoi faire. Au volant, je cherche un endroit pour me garer. Je m’arrête enfin. A l’autre bout du fils, Foundi attendait, j’imaginais une réponse de confirmation, moi aussi et surtout. Trois noms d’amis me sont venus en tête ; d’abord j’appelle Mahmoud Ibrahime, puis non, il devrait être en plein cours, Ensuite, Msa Ali Djamal. Il répond plus, J’essaie pour Idjabou Bakari, pareil il ne réagit pas. Enfin, c’est Andhumedine Athoumani qui, au bout du fil balaie notre doute et confirme la mauvaise nouvelle. Ah ! Oui, mon cher ami professeur Ismaïla, « Innalillah ! Ça se confirme le décès de Hatubou » lui ai-je répondu par texto. Dans ma tête, Foundi était aux Comores quand il m’écrivait alors qu’il se trouvait en France, à Lyon, précisément ce jour-là.

Salim est décédé en ce jour du 31 mars 2015 d’une crise cardiaque. Nous pleurons sa disparition. Il aimait les mots, lui qui savait s’en servir pour faire rayonner une identité comorienne isolée. Oui, Salim fait partie de cette nouvelle génération émergeante qui nous ouvre au monde, qui nous sort de l’isolement étouffant. Il s’en est allé brusquement ce jour-là à Marseille, lui qui, en suivant la voie de Ahmadou Kourouma a construit son œuvre à l’image des veillées de contes : c’est bien lui, Salim Hatubou auquel la femme d’A feu doux, un de ses ouvrages tendit une marmite [1]contenant trente-trois questions et qu’elle lui demandait ceci :

 – Épluche-les, lave-les, mélange-les et prépare un repas digne des seigneurs bantous, tes ancêtres. Fais un bien-manger dont les palais et les langues diront encore et toujours ses saveurs à l’instar d’un griot repu.

– Quelle saveur ?lui a-t-il demandé le narrateur confondu à la 3ème personne.

– Les saveurs de la Réalité, lui répondit-elle la femme avant de disparaitre mystérieusement. 

Vous voyez, il vénérait les mots et les maniait d’une beauté singulière avec art et talents. Mais les mots (m-o-t-s), il les mettait au service du bienêtre d’un pays, les Comores. Ses mots sont une lutte contre les maux (m-a-u-x), ce dernier, étant le pluriel du mal. Le mal ? Il n’en voulait à personne. Il réussit à faire des mots un plat ou un arsenal de guerre contre le mal de société. Il était si attaché à un pays très éloigné de son deuxième pays, la France. Il était attachée aux îles de la lune, ce bel archipel de l’Océan Indien, un pays dont il a toujours eu et prouvé une affection particulière pour son imaginaire démesuré, pour ses Djins et sorciers imagés, pour l’animisme inspirateur de liberté d’imagination.

Mais que dire, que faire, que comprendre, que transmettre sans eux, sans les mots ? Sur ce rapport qu’avait l’ami avec les mots, on y voit du pur Sartre. L’auteur des Mots disait « J’ai commencé ma vie comme je la finirai sans doute : au milieu des livres. »[2] Le prophète Mohamed lui-même, le tout premier conseil par le créateur de l'humanité ne s'inspirait-il pas des "mots ?": ۶ اقر [3] (lis = apprends) ? L'acte d’écrire va de soi avec l’acte de lire. Salim a grandi dans ce bain de l’écriture.

Il écrivait comme il respirait. Il est parti, nous laissant une œuvre presque complète, dirais-je. Une œuvre presque complète pourquoi ? C’est une œuvre  caractérisée par un mélange de tous genres :

  • Romans: Hamouro, L’Harmattan, 2005
  • Contes : Contes de ma grand-mère, L’Harmattan, 1994, Un conteur dans ma cité, Éditions Encres du Sud, 2000
  • Romans de jeunesse : L’avion de maman a craché, Edition Cœlacanthes, 2011 (un grand hommage aux victimes du crash du 30 juin 2009 de la Yeménia, Hassanati, de Mayotte à Marseille, L’Harmattan, 2005, Marâtre, Éditions KomEdit, 2003 …
  • Albums pour enfants: Dimkou et la petite fille, Éditions Komedit, 2009, Sagesses et malices de Madi, l’idiot voyageur, Albin Michel, 2004, Contes et légendes des Comores, genèse d’un pays bantu (Existe en CD 2 volumes), Éditions Flies France, 2004
  • Poésies : Que sont nos cités devenues ? Marseille : Images plurielles, De cette terre… Quête d’une identité comorienne, Encres du Sud, 2004 (Il faut noter que Salim aimait l’art photographique et le slam. Il travaillait avec des photographes comme Saïd Abasse Ahmed, Jean-Pierre Vallorani mais aussi avec le slameur  Mbaé Soly.
  • Essais (romancé): A feu doux, Éditions Françoise Truffaut, 2004

Il est partie nous laissant une trentaine d’ouvrages de genres littéraires confondus.

Il était acteur, présent aux évènements culturels et sur scènes vêtu de ses habits de conteur dans les festivals, les bibliothèques, les écoles de France et du monde. Ses recherches sur l’épidémie de choléra comme ses tournées dans le monde et dans l’Océan Indien redonnent vie à l’art, redonne amour à la littérature tous vus de l’engagement d’un écrivain volontaire.

Parce qu’il est parti, puisque Faucheur d’Âme (a-t-il toujours dit) lui a fauché la sienne, le texte qui me vient dans l’esprit, c’est Hamouro. C’est un Texte tragique pour son intrigue dramatique, C’est un dialogue entre Halakalmawuti, Faucheur d’Âme et Faiseur de Paroles où le narrateur personnage, le Faiseur de Paroles est soumis à faire son travail, à raconter une histoire au Faucheur d’Âme. La scène se passe tout au départ, au postulat de base, dans l'incipit. De cette conversation entre les deux, est né le texte qui s'ouvrira un peu plus tard en page 13 avec cette citation "Tu exiges que je dise. Alors, je dis..." [4]Le texte sera ensuite clos en page 215 avec la même citation au passé, signe de défi et de promesse surtout tenue par le narrateur: "Tu as exigé que je dise. Alors, j'ai dit."[5]

"Hamouro" est un roman, une réalité romancée mettant en scène la question de l’île comorienne de Mayotte, lu mur dressée entre cette île et les autres îles sœurs. Le choix du genre n'est pas un hasard ; Salim Hatubou dépasse l'opposition individu/groupe. En racontant des aventures individuelles, il décrit le mouvement de toute une société, voire de l'humanité. Il n'est pas donc question de réduire les capacités du texte lui-même à exprimer les angoisses de toute une société. Telles réalités et conceptions sur le texte littéraire répondent à l'affirmation de Lucien Goldman pour qui, aucune œuvre importante ne peut être la représentation D'une expérience individuelle mais l'expression de l'expression collective. Dans ce sens, on verra bien que la peinture ou la description de la société comorienne dans "Hamouro" passe par la peinture et la description associées de l'ensemble des personnages du texte qui au départ S'ouvre par un dialogue impossible dans la réalité car c'est une discussion entre le Faucheur d’Âmes et une petite création humaine.

La question sur les frontières, la condition humaine justifiée par l'envie de vivre, les morts passés sous silence dans les eaux comoriennes...ne traduisent-ils pas l'expression moderne de l'absurdité ? Une telle dimension fait des textes de Hatubou une œuvre dépassant alors les frontière pour l'universalité.

Salim, est parti. Que pouvions-nous face à la volonté de l’Eternel ? Si le Faucheur d’Âme s’en est pris à lui, laissant une famille qui s’accroche sans lui, faisant avec le temps, sa demeure éternelle s’ouvre à l’horizon. J’ai été frappé par ce que je qualifierai de fortune ; l’emplacement de la tombe de ce grand homme est à l’ouest de sa ville. Ce qui est incroyable, aucune habitation qui puisse aujourd’hui comme demain séparer sa tombe de la mer, l’Océan. Oui, il est présent. Salim Hatubou poursuit sa longue marche à travers un patrimoine culturel riche et ouvert à l’horizon, à l’Océan. On ne l’oubliera pas. Repose en paix l’ami ! Que l’Eternel réconforte davantage le courage de ta famille qui, depuis un an vit dans la douleur. Que la terre te soit légère. Amine !

Abdoulatuf BACAR

 

 

[1] A feu doux, Salim Hatubou, Editions Françoise Truffaut, 2004. p.9.

[2] Les Mots, Jean Paul Sartre, Gallimard, 1972.

[3] Coran, Sourat Al-Anlaq (95ème), verset 1.

[4] Hamouro, p.13.

[5] Hamouro, p.215


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